L'AgorASaint-Fortunat · 2010–2014

L'histoire

Du loft du 5505 au dernier Earthdance

Quatre ans et demi, racontés à partir de ce que les Agoriens ont laissé derrière eux : deux sites web, une page Facebook, des brochures, des plans dessinés à la main et quelques milliers de photos.

Avant : la Lune Noire et le Donjon

Tout commence dans un loft du Vieux-Montréal, en 2002. Chaque mois, autour de la nouvelle lune, des amis artistes et musiciens s'y retrouvent pour jammer et danser : ce sont les soirées Lune Noire, « d'abord visuelles, ateliers de créativité, peinture, artisanat, fripperie… puis musicales ». L'énergie qui s'en dégage, écriront-ils plus tard, est « une énergie libre, une énergie d'amour ».

De ces soirées naît Le Donjon, « l'intime donjon du 5505 » : un espace privé, tendu de tissus rouges, avec ses hamacs, ses sofas, son bouddha et ses platines, où des DJ de Montréal, de Québec, d'Écosse ou de Paris viennent jouer devant « les amis du donjon ». En 2010, le club compte plus de 400 membres. Sa devise tient en une phrase, qui suivra le projet jusqu'à la fin : un espace privé en nature… où tout est mis à la disposition du sujet pour faire de lui-même le sujet de l'œuvre en devenir.

À la tête du Donjon, deux administrateurs : Amandine, alias Arte Mis, promotrice d'artistes et décoratrice, et Christian, alias Mocassin Dancer ou View-zik, technicien de scène et informaticien, producteur d'événements depuis plus de dix ans. En avril 2010, « l'ancien Donjon » offre encore un « Dark Side of Peace », de 22 h à 8 h. Le suivant aura lieu à la campagne.

Mai 2010 : une terre, une porcherie, des tonnes de béton

Le 30 mai 2010, un camion de déménagement est stationné devant une petite maison au toit rouge, au 81, route 263, à Saint-Fortunat, dans les Appalaches, « 2 h 15 de Montréal, 1 h 15 de Québec ». Le propriétaire de la terre, qui passe ses hivers en coopération internationale au Pérou, loue au collectif 104 acres : la maison, une grange, une écurie, un ruisseau, un petit lac, quatre plantations d'épinettes, 2 500 érables, un sentier pédestre régional qui monte jusqu'à la tour d'observation du sommet, et surtout un long bâtiment isolé de 180 pieds sur 40, une ancienne porcherie que tout le monde appellera bientôt « le bunker ».

Les photos de juin 2010 montrent l'état des lieux : le plancher du bunker est enseveli sous des tonnes de blocs de béton cassés, entre les murs bleu pâle des anciennes loges à cochons. Les Agoriens le vident au marteau-piqueur, à la brouette et à la main. En août, le plancher est nu ; les débris forment un mur de pierres dans le champ. En septembre, les premières loges neuves, aux murs rouges et orangés, se dressent sous les néons. L'album Facebook qui raconte ce chantier s'intitule L'AgorA, from ground up : 156 photos.

Dehors, le même été, on tend un premier hamac au-dessus du ruisseau, on installe une boîte électrique sur un arbre, on monte une structure de truss dans le champ, et le 15 août 2010 une première scène s'allume au bord de l'étang, avec des tentes sous les épinettes et un bouddha assis dans l'herbe. Le 18 septembre 2010, le Donjon accueille son premier Earthdance à Saint-Fortunat, la danse mondiale pour la paix, synchronisée dans une soixantaine de pays. La prière pour la paix, filmée ce jour-là, est encore là, dans la section Vidéos.

Le camping énergétique

Le concept du bunker est expliqué sur le site ledonjon.ca, mis en ligne en novembre 2010 : des onze loges de la salle de camping intérieur, « anciennement destinées à héberger des cochons », sept sont dédiées aux sept centres énergétiques, les chakras. La loge rouge, celle de la terre, est le kiosque d'information ; la jaune, celle du feu, est réservée au poêle à bois qui chauffe la place ; l'orange, la verte, la bleue, l'indigo et la violette accueillent quatre ou cinq dormeurs chacune, « la seule condition étant de participer à l'énergie créée ». À côté, une grande salle de danse, une cuisine commune, des douches. Le tout au bois. Le Party du Jour de l'An 2011, du 31 décembre au 2 janvier, y loge « environ 125 personnes très confortables », avec onze DJ, un grand feu de joie et un autobus nolisé depuis Montréal à 40 $ l'aller-retour. Le thermomètre de la porcherie, photographié le 24 janvier 2011, indique moins vingt-cinq.

Septembre 2010 : le bunker vidé, les premières loges rouges en construction sous les néons.
Septembre 2010. Le bunker vidé de son béton, les premières loges en construction.

2011 : Sundari, Tatanka, Earthdance

Au printemps 2011, la forêt se transforme. Des passerelles de rondins enjambent le ruisseau, une plateforme de bois rond monte entre les arbres, une scène couverte se dresse sous les épinettes, un dôme géodésique porte les haut-parleurs. Les 3, 4 et 5 juin 2011, le Festival Sundari, « une célébration de l'amour universel », reçoit sur la montagne le Dreamtree Project d'Adham Shaikh et Uwe Neumann, avec « une caravane qui fera le voyage entre Montréal et Saint-Fortunat ». En août, c'est Tatanka, trois jours de rassemblement en plein air. Et le 23 septembre 2011, Earthdance revient, avec un budget affiché sans détour : « entre 45 et 60 $ pour le tapis volant ».

C'est cet été-là que le photographe Renaud Kasma prend l'image qui « a mis le ton et la vibe » du lieu : la petite cabane du Cherry Island, au bord de l'eau, un hamac vert tendu par-dessus le ruisseau. L'île aux cerises deviendra le cœur du site : sa cuisine, son feu, sa plage, ses lumières le soir.

Août 2011 : le Donjon devient L'AgorA

À la fin de l'été 2011, le projet change de nom et de forme. « Le ver qui se transforme en papillon en arrive à devoir décoller pour sa continuité », écrit Christian dans un texte spontané adressé aux membres. Le Donjon reste la marque d'Amandine ; après consultation, « L'Agora is the one ». L'idée : tisser une cellule d'une vingtaine de personnes qui cotisent 50 $ par mois pour garder l'accès aux bâtiments et aux « art-chitectures » diverses, financer les rénovations, afficher les comptes d'électricité et de téléphone sur la page du groupe « pour une saine gestion », garder le chemin déneigé et le bois de chauffage à portée de main, l'année durant. Un groupe public pour les idées et les annonces, un second niveau pour le collectif, « avec une transparence à qui voudrait voir la charte, l'éthique du collectif, la finance et les projets à l'étude ». Et une conviction : « je me connais et je ne saurais être la figure de proue d'un collectif », le fondateur devant s'effacer « jusqu'à ce que l'image n'émane pas seulement de moi mais bien du collectif ».

Le nom est choisi pour ce qu'il veut dire : dans la Grèce antique, l'agora est le lieu de rassemblement, le marché et la place des institutions, l'endroit où il fait bon « philosopher entre amis ». Le mot est écrit avec un zéro, ag0ra, sur le site web. Le collectif se présente désormais comme L'AgorA, lieu Art-Multi de Saint-Fortunat : « Presqu'un Labo de l'Être, une expérience branchée et naturelle en bonne compagnie. »

En décembre 2011, en fusionnant deux identités Facebook, la page perd toutes ses informations ; on les ressaisit « in a crush » en une nuit. Les 26 et 28 décembre, deux cérémonies amérindiennes de nuit, menées par un roadman, durent jusqu'au lever du soleil.

2012 : le camping, le tipi, les cabanes

Au printemps 2012, le camping de L'AgorA est « fin prêt », clés en main. Les tarifs tiennent en trois lignes : 10 $ la nuit sur les terrains ou dans le bunker, 15 $ dans la yourte ou dans l'une des deux cabanes dans les arbres, « incluant accès aux systèmes de son, électricité et Wi-Fi, douches et cuisines du Cherry Island ou du bunker ». En juin, on monte un nouveau tipi mandala de 25 pieds, sur deux étages, et une nouvelle treehouse « avec Wi-Fi, électricité et vue ». On dessine un plan : une scène, une forêt, une piste de danse dégagée entre les arbres, un amphithéâtre naturel, « trois treehouses autour du dancefloor reliées par des passerelles, et ce, en permanence ».

L'été 2012 enchaîne le Festival participatif de l'Agora (1er juin), le Camper's Halloween (6 juillet), le Reggae Bash, septième édition, du 3 au 5 août, puis Earthdance, « 3rd edition at l'Agora », du 21 au 23 septembre, suivi deux semaines plus tard d'Indian Summer Spirit. À l'automne, L'AgorA cherche des colocataires et quelqu'un « qui s'y connaît au démarrage d'OBNL » ; elle veut « mieux se définir avec les autorités pour une accréditation d'initiative pertinente pour le mieux-être de notre société déconnectée ». Le solstice d'hiver, les 20 et 21 décembre 2012, est célébré comme un « nouveau départ, dans la paix et la spontanéité ». Un nouveau site web, ag0ra.org, est en route.

Juin 2012 : la charpente du nouveau tipi mandala, 25 pieds de haut, deux étages.
Juin 2012. La charpente du tipi mandala : 25 pieds, deux étages.

2013 : champignons, Neverland et village

L'année 2013 est celle où L'AgorA tente de devenir une institution. En janvier, une campagne de sociofinancement sur Ulule offre des séjours en échange de dons. En mars, la première cuvée de sirop d'érable « qu'on n'a pas passée au travers ». En avril, le collectif se décrit ainsi : « L'AgorA évolue chaque jour, à partir de ses racines de lieu de fête, vers une maison durable, sûre et progressive pour tous. Bien que nous aimions toujours faire la fête, notre objectif commun est de construire une alternative durable à la société traditionnelle. » Ils sont six « individus engagés ». En mai, ils lancent un appel : après 36 mois et plus de 4 000 heures de travail, sans plus d'appui, L'AgorA fermera ses portes en octobre.

Le printemps voit pourtant pousser un nouveau tipi, la treehouse l'Ascension et la Riveraine, « avec vue imprenable sur le tipi, le ruisseau et le Cherry Island », et un toit de mezzanine terminé la veille de la première nuit dedans. Le 19 juin, un panneau prévient : Attention, traverse de lutins. Le même mois, le collectif célèbre « trois ans de travaux, trois ans d'efforts et de poussées créatrices pour concevoir un endroit propice aux lutins de ce monde qui cherchent à changer leurs réalités ».

Une brochure, signée par Marilyn et Evelyne, présente un « tout nouveau projet d'entreprise agrotouristique » : champignons gourmets, permaculture, hébergement en nature, séance d'information le 23 juin à la cabane à patates du village. Car les relations avec Saint-Fortunat se sont tendues : après trois ans de festivals « impopulaires » auprès de certains citoyens, la municipalité ne veut plus de gros événements « jusqu'à ce que notre crédibilité soit restaurée ». Réponse des Agoriens : un blitz de relations publiques, des pamphlets à toutes les portes, une rencontre au restaurant, et la décision de réorienter les scènes pour limiter les décibels. « On s'ajuste et on écoute, car on partage le même village. »

En août 2013, les seringues de spores et les mycéliums sont en vente : reishi rouge, shiitake, turkey tail. Et en septembre, la grande affaire de l'année est terminée : le Neverland, « notre nouvelle scène en bois rond avec decks aux arbres pour les danseurs », reliée aux cabanes par des passerelles, exactement comme sur le dessin de 2012. Earthdance 2013, quatrième édition, s'y déroule du 20 au 22 septembre, sur le thème de la communauté, et L'AgorA est reconnue par Earthdance Global comme organisme bâtisseur de paix. Tous les profits doivent servir « enfin, après trois ans de labeur, à bâtir des chambres et donner un logis convenable aux résidents de l'Agora ». Ils ne sont plus que quatre.

Puis la bonne nouvelle : pour Tatanka et Earthdance 2013, aucune plainte. « C'est vraiment un record ! » Un conseiller du village, voisin de terre, encourage le collectif à continuer dans ce sens, et l'on parle de dézonage appuyé par la municipalité, après les élections. L'automne se termine par une recherche de financement pour une location-achat de la ferme, une fanpage qui passe le cap des 1 000 mentions J'aime, un bunker chauffé, et « Back to Earth », le 21 décembre.

Septembre 2013 : la scène Neverland, en bois rond, avec ses decks accrochés aux arbres et sa toile bleue.
Septembre 2013. Le Neverland, presque terminé.

2014 : la dernière saison

En janvier 2014, L'AgorA cherche des promoteurs pour la belle saison et lance un dernier appel au financement : pour 250 000 $, une terre de 104 acres « avec une rivière, un bon ruisseau, un petit lac, une bâtisse isolée de 180 pieds par 40, une grange et écurie, une maison, un sentier pédestre régional, quatre plantations d'épinettes, 2 500 érables prêts pour une érablière, une montagne et un sommet. Essayez de trouver mieux ! » Le dossier de dézonage est monté. Mais le bail se termine en octobre 2014 et le collectif n'a plus les moyens de payer le loyer de la terre et des bâtiments : la maison est mise en location pour l'été, les mois d'août et de septembre sont bookés par des festivals, il manque juillet.

Du 6 au 8 juin 2014, Tatanka, troisième édition, est « le plus fou et le plus énergisant des festivals qui ait pu se produire sur les planches de l'Agora. Jamais avant les deux scènes n'ont été aussi occupées ». Et « surtout, aucune plainte des voisins ». Le lendemain, 9 juin, L'AgorA fête ses quatre ans par un Open House du changement, marché aux puces et camping : « cet événement déterminera si l'Agora devra et pourra continuer sa mission ». L'été passe, avec la Saint-Jean sur le Cherry Island, des campeurs dans les treehouses, une offre de vivre sur le projet gratuitement jusqu'au 1er octobre « en échange de garder la place propre et de respecter les voisins ».

Le 19 septembre 2014, Earthdance, cinquième édition, « Transformation », est annoncé comme « the very last call de l'AgorA. Ensuite on renvoie la magie dans les étoiles ». Bands et DJ de partout au Québec et de l'Ontario, marionnettes géantes cherchées, billets vendus à Montréal, à Québec, à la porte. « Pour une dernière année présentée à l'AgorA, on vous invite à venir manifester, à votre façon, ce qu'est pour vous la paix dans le monde. » Le 26 septembre 2014, un événement Facebook annonce le reste : Tout doit sortir et sera à donner. « Cinq ans d'entreposage de meubles divers, d'outils, de stock d'horticulture, de déco, de vaisselle… on a un super container pour tout vider le bunker. » Les dernières photos de la terre sont datées du 16 octobre 2014.

La suite, ce qu'est devenue la terre et ce qu'est devenu le rêve, est racontée dans Après.